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Afrique: l’eldorado des entreprises mauriciennes

07 June 2017

Himanshu Marchurchand, Business Magazine No. - 1289 - du mercredi 7 juin 2017 au mardi 13 juin 2017 |

L’heure est à l’éveil du continent africain. Elles sont nombreuses les entreprises mauriciennes à avoir fait de l’Afrique leur eldorado pour leurs activités en dehors de Maurice, soit par souci de saturation du marché mauricien, soit par ambition. Pourquoi pas, en effet, avec l’avènement de la mondialisation qui influe sur le commerce et la connectivité et révèle le potentiel brut encore inexploité des 54 différents pays d’Afrique. Les statistiques témoignent également de ce potentiel. En 2014, les importations de l’Afrique s’élevaient à Rs 18,4 milliards, soit 11 % du volume global des achats, tandis que les exportations ont atteint à 15,6 Mds, soit 16,4 % du volume global des expéditions.

Le commerce de biens entre Maurice et l’Afrique est en progression, en particulier au niveau des exportations. Ainsi, de 2000 à 2014, les importations de Maurice en provenance d’Afrique ont progressé de 78,6 % – de Rs 10,3 milliards en 2000 à Rs 18,4 milliards en 2014. Sur la même période, les exportations de Maurice vers l’Afrique ont bondi de 333 %, évoluant de Rs 3,6 milliards en 2000 à Rs 15,6 milliards Rs en 2014. Si en 2000, Maurice était en situation de déficit commercial avec les pays d’Afrique (-Rs 6,7 milliards), ce déficit a été ramené à Rs 2,8 milliards en 2014 grâce à une augmentation des exportations vers l’Afrique.

Le groupe Innodis a choisi le Mozambique pour faire des affaires en dehors de Maurice en 2004. Il y a démarré une opération d’élevage de poulet et opère aujourd’hui en partenariat avec le groupe africain Irvine’s, qui détient une part minoritaire (25 %) dans sa filiale, Moçambique Farms Limitada. Il y a un gros marché au Mozambique pour le poulet, et la production locale y est encore rudimentaire. Il existe donc de belles perspectives de croissance. Innodis compte maintenant capitaliser sur sa stratégie régionale pour sa croissance à long terme, même s’il y a encore des opportunités sur le marché mauricien.

«Après plusieurs années difficiles, résultant de la concurrence avec le poulet importé au Mozambique, mais aussi des problèmes économiques du pays, nous avons aujourd’hui une opération stable, qui est appelée à croître en capacité dans un proche avenir», fait part Christina Sam See Moi, Senior Manager - Commercial chez Innodis. Cette diversification a cependant été accompagnée de son lot de défis. Elle cite pour exemple le manque d’infrastructures, de ressources et d’encadrement juridique pour les entreprises, l’instabilité politique et le repli économique de certains pays, ainsi que le manque de
connexions aériennes. Sans oublier les différentes cultures de vie et de travail.

Un tremplin vers le continent

Vishal Nunkoo, Chief Executive Officer (CEO) de Velogic, entreprise qui s’est tournée il y a plus de 25 ans vers l’international, avec des bureaux à Madagascar, au Mozambique et à l’île de la Réunion, en France, en Inde et, depuis l’année dernière, au Kenya, abonde dans le même sens. La méconnaissance du pays et de sa culture, la langue, l’éthique et la concurrence déloyale sont à son avis les plus gros défis auxquels les entreprises doivent faire face en Afrique. Il ne faut pas oublier, non plus, que la situation politique peut changer d’un jour à l’autre ; tous les fondamentaux économiques et sociaux et les plans établis devront à ce moment-là être revus de fond en comble.

Il demeure toutefois positif sur le positionnement de Maurice en tant que tremplin pour le marché africain, bien que nos compétiteurs aient le même continent dans le viseur. Le positionnement se fait à deux niveaux, explique Vishal Nunkoo. Maurice peut notamment agir comme un tremplin pour le flux de capitaux vers l’Afrique et comme une plateforme logistique pour le flux de marchandises entre l’Asie et Afrique. «Je pense que Maurice agit déjà avec un succès relatif en ce qui concerne le premier niveau, parce que le pays a un secteur financier qui lui donne un avantage comparatif en Afrique, du moins dans notre région», dit-il.

Concernant le flux des marchandises, le pays est malheureusement à la traîne pour des raisons de mauvaise connectivité entre notre île et les pays d’Afrique, déplore Vishal Nunkoo. La demande pourra cependant croître si nous avons plus de connexions aériennes de Maurice vers l’Afrique et si Port-Louis devient un port de transbordement pour la région avec une augmentation de connexions maritimes et des délais de transit plus courts, espère-t-il. «Notre avantage est notre position géographique, mais notre désavantage reste la taille de notre marché intérieur», expose Vishal Nunkoo.

Pour Alteo, groupe ambitionnant de parvenir à moyen terme à une production annuelle d’environ 500 000 tonnes de sucre, l’Afrique a un rôle clé à jouer. Pour y arriver, ce groupe entreprend d’investir dans une quatrième, voire une cinquième opération sucrière. Au niveau de ses deux opérations, en Tanzanie et au Kenya, il y a encore plusieurs opportunités de développement. Le groupe souhaite continuer à augmenter sa capacité de production, que ce soit au niveau du sucre ou celui de l’énergie. Sont également à l’étude : des projets de distillerie et d’écotourisme en Tanzanie.

«Comme dans tous les pays, il faut comprendre les spécificités de chaque environnement de travail et ne pas chercher à reproduire des modèles existant ailleurs. Chaque pays offre des perspectives différentes que nous devons comprendre et respecter. Par ailleurs, certaines opérations sucrières en Afrique sont parfois situées dans des endroits assez reculés, ce qui rend plus difficile le recrutement de professionnels pour les postes de direction», indique Patrick d’Arifat, le CEO d’Alteo.

Une terre d’opportunités

Les perspectives dans le secteur sucrier en Afrique pour Maurice sont particulièrement attrayantes en raison de notre savoir-faire et une approche professionnelle qui est aujourd’hui reconnue et appréciée en Afrique. S’agissant d’Alteo, quand elle investit dans une sucrerie, elle considère non seulement les aspects opérationnels et commerciaux indispensables à la réussite de ses activités, mais a aussi à cœur les considérations sociétales et environnementales. «Cette approche nous permet de gagner le respect de nos partenaires et de nos employés, et d’envisager une présence durable sur le continent. Le continent africain est à la fois une terre d’opportunités et de challenges. Les entreprises mauriciennes qui ne s’y sont pas encore implantées ont sans doute des appréhensions. En ce qui nous concerne, nous avons une forte volonté de continuer à investir sur le continent mais il faut dire que nous y sommes présents depuis plus de 15 ans», avance Patrick d’Arifat.

Il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de défis et un travail assidu outre une mise à l’échelle pour les entreprises avant de pouvoir se tourner vers le continent noir. Investir dans des pays africains apporte ses propres challenges en termes de financement, pour gérer les coûts, une équipe de management de haut niveau et exercer le contrôle de Maurice. Ce qui fonctionne à Maurice ne le sera pas forcément en Afrique. Il faut avoir un tout autre état d’esprit pour réussir en Afrique, reconnaît Afsar Ebrahim, Deputy Group Managing Partner de BDO, firme régionale avec une présence au Kenya, en Tanzanie, en Ouganda, au Rwanda, en Éthiopie, aux Seychelles et à Madagascar. Commentant notamment l’aspect financier, il indique que Maurice, en tant que centre financier international, dispose d’un avantage comparatif. Nous sommes bien positionnés pour les investissements sur le continent et ce, par Maurice, de Maurice et à travers Maurice. Ses accords de non-double imposition et sur la protection de l’investissement en font une juridiction de substance.

Quid de la menace des centres financiers comme Luanda et Casablanca alors,qui rivalisent avec nous et qui se présentent comme des portes d’entrée pour le monde en Afrique ? Cela ne devrait nullement nous inquiéter, répond Afsar Ebrahim. Pour lui, le plus gros concurrent de Maurice en Afrique est Dubaï. À travers la connexion aérienne étendue d’Emirates, Dubaï se positionne comme la capitale de l’Afrique. Le flux des affaires sur le continent africain profite également de la compétitivité du port de Jebel Ali. «Capitaliser sur le potentiel de l’Afrique demande de sortir de sa zone de confort», affirme-t-il. Autant d’ambitions et d’aspirations qui feront que les entreprises brilleront certainement par une présence solide sur le marché régional et africain… si l’effort y est !